Focus sur un artiste digital : Elio Murat

1.Quelle est votre démarche artistique ?

Mes créations s’inspirent autant du cinéma que de la littérature ou de la photographie mise en scène. Avant de dessiner, je réalise souvent un important travail de documentation et de composition afin de construire un décor dans lequel le spectateur peut projeter sa propre imagination.

Je construis mes illustrations comme des fragments d’histoires. Chaque visuel est pensé comme un arrêt sur image, une scène suspendue qui suggère un récit plus vaste avant et après l’instant représenté.

Je travaille généralement sous forme de séries, car j’aime développer un univers, des personnages et une atmosphère sur plusieurs images plutôt que de raconter une histoire en une seule illustration.

2.Comment définissez-vous votre pratique artistique ?

Je suis illustrateur numérique et conteur d’histoires visuelles.

J’utilise les outils digitaux pour créer des images qui empruntent au langage du cinéma, de la photographie et de la peinture. Mes illustrations sont entièrement réalisées sur Adobe Illustrator, et cette technique doit rester pour moi avant tout au service du récit.

Ingénieur de formation, l’outil numérique s’est imposé à moi comme une évidence pour créer des atmosphères, notamment par la lumière et les variations chromatiques. J’aime que le spectateur entre dans ces ambiances pour se saisir d’un imaginaire dont il ne connaît pas encore toute l’histoire.

3.Pour vous, qu’est-ce que l’art digital ?

Je vois l’art digital comme un médium permettant d’atteindre un objectif, celui de transmettre une émotion ou une vision du monde.

Aujourd’hui, l’art numérique est pour moi un outil, au même titre que le pinceau ou l’appareil photo, pour donner forme à mes intentions artistiques. Ce qui m’intéresse est moins la technologie en elle-même que ce qu’elle permet de raconter.

4.Quel regard portez-vous sur l’art en général ?

L’art offre un espace d’évasion, aussi bien pour l’artiste lui-même que pour le spectateur. 

C’est aussi un espace de mystère et d’interprétation. Une œuvre peut nous accompagner pendant des années sans que nous en ayons totalement épuisé la lecture.

C’est cette part de secret qui me fascine et que j’essaie moi-même d’introduire dans mes illustrations.

5.Quelles sont vos inspirations ?

Elles sont très variées et le cinéma occupe certainement la place centrale.

Je suis particulièrement influencé par David Lynch, Edward Hopper, Gregory Crewdson, David Hockney ou encore James Ellroy pour leur capacité à faire naître une histoire à partir d’une image, d’une lumière ou d’un détail.

Je suis également inspiré par le mythe américain, les paysages de Californie, le Southern Gothic, les ombres et lumières d’Hollywood ainsi que par certaines figures légendaires comme Marilyn Monroe ou le Dahlia Noir.

La musique joue aussi un rôle essentiel dans mon processus créatif. Chaque série possède généralement sa propre bande-son qui accompagne sa création.

6.Quelle est la dernière œuvre qui vous a ému et pourquoi ?

Récemment, j’ai été profondément touché par  le roman « Minuit dans le jardin du Bien et du Mal » de John Berendt, ainsi que par son adaptation cinématographique de 1997 par Clint Eastwood.

Ce qui m’a particulièrement fasciné n’est pas seulement l’histoire criminelle qui sert de point de départ au récit, mais la façon dont cette région de la Géorgie américaine devient elle-même un personnage. Elle semble vivre dans un état de suspension permanent, quelque part entre la beauté et la décadence, entre le réel et le surnaturel, entre le bien et le mal. Rien n’y est totalement clair, personne n’y est complètement innocent ou coupable.

J’ai été sensible à cette idée que les lieux gardent la mémoire des êtres qui les ont traversés. Les chênes couverts de mousse espagnole, les demeures anciennes, les cimetières, les rues silencieuses semblent conserver les traces des passions, des secrets et des drames passés. Cette rémanence du passé dans le présent est quelque chose qui me fascine.

Le film de Clint Eastwood prolonge cette atmosphère mélancolique et mystérieuse avec une élégance visuelle qui m’a beaucoup marqué.

7.Des projets à venir ?

Je travaille justement sur une nouvelle série intitulée « Savannah », une histoire visuelle inspirée de l’univers du Southern Gothic américain et du roman de John Berendt.

Ma série n’est pas une adaptation du livre, mais elle est née du même trouble. J’y explore un monde où les frontières deviennent floues, entre l’amour et l’obsession, entre la vérité et les récits que l’on construit autour d’elle, entre les vivants et les morts. L’idée que le bien et le mal ne sont pas deux territoires distincts, mais qu’ils coexistent souvent au sein d’une même personne, d’une même histoire ou d’une même ville.

À travers une collection de six dessins qui seront exposés pour la première fois fin 2026, j’explore les thèmes du désir, du secret, de la culpabilité et de la mémoire dans la moiteur d’une région mystique où la religion côtoie le vaudou.

Comme mes précédentes séries Palm Grove, Marilyn et Travel to Oz, le projet Savannah se situe à la frontière du cinéma, du roman noir et de l’illustration narrative, où le spectateur est invité à reconstituer lui-même le récit à partir d’indices disséminés dans chaque image.

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